Stratégies pour la prévention de la violence communautaire et la justice transitionnelle en Guinée

9 avril 2020
“L'absence de mémoire est la cause de la répétition des cycles de violence dans notre pays ; nous n'aimons pas parler du passé, surtout s'il n'est pas positif. C'est pourquoi notre travail est important.” Mamadou Boussouriou Diallo, Consortium des Associations des Jeunes pour la Défense des Victimes de Violences en Guinée (COJEDEV)

Rédigé par : Sarah Case, responsable de programme Initiative mondiale pour la justice transitionnelle, International Coalition of Sites of Conscience

Depuis mars 2017, l’Initiative mondiale pour la justice, la vérité et la réconciliation (GIJTR)– un consortium de neuf organisations offrant une approche multidisciplinaire de la justice transitionnelle – travaille en collaboration avec des organisations de la société civile et des survivants en Guinée pour faire face à l’héritage de violations des droits de l’homme dans le pays et développer des stratégies de vérité, de justice et de réconciliation menées par la communauté pour empêcher la violence de se reproduire. Comme tous les programmes de GIJTR, le travail du Consortium en Guinée est ancré dans les besoins locaux et dans la connaissance qu’ont les partenaires locaux des communautés qu’ils soutiennent.[1] Le double objectif du projet, qui consiste à promouvoir simultanément la guérison des communautés en s’attaquant aux violences passées tout en cherchant à créer un avenir plus juste et plus pacifique, reflète les objectifs croisés de la justice transitionnelle et de la prévention des atrocités,et a permis de tirer des enseignements utiles pour ces deux domaines.

Depuis l’indépendance du pays en 1958, la Guinée a été confrontée à de multiples vagues de violations généralisées des droits de l’homme sous des régimes répressifs, survenant fréquemment en période électorale ou en réponse à des protestations. Les individus ont été ciblés en fonction de leur appartenance ethnique ou politique, qui sont souvent liées, à des groupes ethniques spécifiques soutenant des partis politiques spécifiques. A la suite de cette violence, une culture de l’impunité s’est développée, permettant aux auteurs de ces actes de rester impunis, aux vérités d’être enterrées, aux tensions de s’attarder et aux histoires des survivants de rester ignorées.[2]Alors que le gouvernement actuel a initialement démontré sa volonté de soutenir un processus de justice transitionnelle plus large, le processus naissant a été mis en veilleuse pour une durée indéterminée. Pendant ce temps, des vies continuent d’être perdues lors d’affrontements entre les citoyens et les forces de sécurité, et de nombreux jeunes n’ont pas une compréhension nuancée des violations des droits de l’homme dans le passé récent de leur pays.

Dans ce contexte, le GIJTR a travaillé avec ses partenaires guinéens pour sensibiliser aux différents mécanismes de justice transitionnelle qui ont été proposés, à leur importance et aux rôles actifs que les organisations de la société civile et les groupes marginalisés comme les survivants, les femmes et les jeunes peuvent jouer dans leur conception et leur mise en œuvre. Grâce à des formations ciblées, des échanges régionaux et la fourniture d’un soutien technique et financier pour des projets de subventions secondaires, le GIJTR a aidé ses partenaires de la société civile à faire progresser la vérité, la commémoration, le soutien psychosocial et la cohésion sociale au niveau local, tout en plaidant pour que le gouvernement donne suite à son engagement de lancer un processus de réconciliation nationale cohérent.

Récemment, à l’approche des élections législatives et du référendum constitutionnel controversé qui se sont tenus le 22 mars 2020, les partenaires guinéens ont organisé des projections d’un film documentaire mettant en valeur les témoignages des survivants et ont organisé des expositions de cartes corporelles qui ont donné aux survivants l’occasion de partager leurs histoires directement avec les jeunes des quatre régions du pays.[3] Un objectif clé sous-jacent à ces deux activités était d’humaniser la souffrance qui a eu lieu et de combattre le langage ethnocentrique qui divise et qui circule sur les médias sociaux en démontrant que ce n’est pas seulement un groupe ethnique qui a été touché par la violence ou qui en est responsable. En même temps, les partenaires locaux ont organisé des dialogues avec les chefs religieux, les membres des médias et d’autres personnalités influentes de leurs communautés pour leur présenter les concepts clés de la justice transitionnelle et discuter des stratégies locales de prévention de la violence.[4]Ces stratégies se sont concentrées sur la violence politique récente ainsi que sur les problèmes spécifiques à chaque région, tels que les affrontements avec les compagnies minières et les taux élevés de violence sexuelle et sexiste. De nombreux participants au dialogue se sont engagés à rejoindre la CONAREG – la Coalition nationale de soutien à la réconciliation en Guinée, formée par les partenaires locaux du projet – et à s’organiser localement pour continuer à sensibiliser à ces questions et établir des canaux de communication clairs autour de l’identification des facteurs de risque de violence de masse et des stratégies de prévention.

La force de ce programme vient de l’unité de ces divers acteurs et de leur reconnaissance du fait qu’en se concentrant sur leurs objectifs communs et en se soutenant activement les uns les autres, ils peuvent amplifier leurs voix et élargir la portée de leur message. Elle vient des approches inclusives et participatives qu’ils ont développées en matière de prévention de la violence et de justice transitionnelle, qui invitent les individus à jouer un rôle actif dans la recherche de solutions pour leurs communautés. Elle est le fruit de l’engagement à long terme du GIJTR à renforcer les capacités de ses partenaires et de la reconnaissance par ces derniers du fait qu’il faudra probablement plusieurs générations pour parvenir au changement qu’ils recherchent. Et il est fondé sur la compréhension qu’ils ne seront pas en mesure de prévenir durablement la violence de masse sans tenir compte de la violence de leur passé.

[1] Le travail du GIJTR en Guinée est mené par la Coalition internationale des sites de conscience (ICSC) en partenariat avec le Centre d’étude des violences et de la réconciliation (CSVR), et les partenaires guinéens l’Organisation guinéenne des droits de l’homme (OGDH), l’Association des victimes, parents et amis du massacre du 28 septembre (AVIPA), et le Consortium des jeunes pour la défense des droits des victimes de violence (COJEDEV). Le GIJTR soutient également l’Association des Victimes du Camp Boiro (AVCB), l’Association des Victimes de la Répression (AVR) et Humanité pour la Protection des Femmes et des Enfants (HPFE).

[2] Le massacre du stade du 28 septembre 2009 et les retards que les survivants ont pris dans leur quête de justice illustrent les défis plus importants auxquels les Guinéens sont confrontés pour faire face à la culture de l’impunité. Pour plus d’informations, cliquez ici.

[3] Une carte du corps est un dessin grandeur nature créé au cours d’un atelier d’une semaine qui utilise à la fois des illustrations symboliques et du texte pour représenter les souvenirs douloureux d’un survivant et les replacer dans le contexte plus large de son parcours de vie.

[4]Pour en savoir plus sur l’un de ces dialogues de la mairie.

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